Les commerçants se tournent de plus en plus vers la vidéosurveillance « intelligente » pour lutter contre un problème très ancien : le vol. La dernière génération de systèmes va au-delà de la vidéosurveillance classique et utilise des outils capables de repérer en temps réel les visages, les personnes ou les comportements.
Un reportage de la BBC, filmé par Jim Connolly, montre la rapidité avec laquelle ce type de technologie antivol basée sur l'IA se répand des grandes chaînes aux lieux du quotidien, comme les bureaux de poste indépendants. Il explique aussi pourquoi la contestation se développe tout aussi vite : ces systèmes ne se contentent pas d'observer, ils peuvent classer les individus selon leur niveau de risque.
Pourquoi cette technologie se répand-elle maintenant ?
Le vol à l'étalage a toujours existé dans le commerce de détail, mais les motivations qui y sont liées ont évolué. Les magasins fonctionnent avec un personnel réduit, davantage de caisses automatiques et des volumes plus importants traités par des équipes plus petites. Il en résulte un paradoxe : moins de surveillance humaine en rayon, mais un risque accru de pertes.
Les fournisseurs proposent donc une solution séduisante : maintenir les effectifs à peu près stables tout en « multipliant » la vigilance grâce à un logiciel.
L'article de la BBC note que certaines grandes enseignes et certains magasins indépendants ont mis en place un mélange de :
- scans corporels par IA
- Systèmes de vidéosurveillance avec alertes automatisées
- équipement de reconnaissance faciale
Sur le papier, les systèmes sont simples : au lieu de demander au personnel de surveiller un mur d’écrans, l’ordinateur surveille et avertit un membre du personnel lorsqu’il juge quelque chose de suspect.
En pratique, le terme « suspect » peut avoir plusieurs significations différentes selon le produit :
- un visage que le système associe à un incident antérieur
- un corps que le système classe comme « connu » ou « inconnu »
- Des schémas de déplacement similaires à ceux des vols précédents
C'est un filet de grande taille. Et les filets de grande taille capturent plus de poissons — et plus de prises accessoires.
Que font réellement les « scans corporels par IA » et la reconnaissance faciale ?
Une façon utile de considérer ces outils est de les voir transformer la vidéo en données consultables.
La vidéosurveillance traditionnelle est principalement passive : elle enregistre des images qui pourront être visionnées ultérieurement. La vidéosurveillance dotée d’intelligence artificielle est active : elle tente d’identifier ce qu’elle voit en temps réel.
Reconnaissance faciale (l'évidence même)
La reconnaissance faciale tente de créer une « empreinte faciale » à partir des images de la caméra et de la comparer à une base de données. En cas de correspondance étroite, le système peut alerter un employé, verrouiller une porte, prévenir la sécurité ou simplement consigner l'événement.
Du point de vue du magasin, c'est attrayant car cela promet de la constance : la même personne qui a volé la semaine dernière peut être repérée à l'entrée aujourd'hui.
Mais cela soulève aussi une question cruciale : d’où provient la liste de références, et comment peut-on en être retiré ?
Scans corporels par IA (moins intuitifs, mais souvent plus courants)
Le reportage de la BBC évoque les scans corporels par intelligence artificielle, au même titre que la reconnaissance faciale. Dans de nombreux cas, l'expression « scanner corporel » ne désigne pas un scanner corporel intégral digne de la science-fiction. Il s'agit souvent d'un système qui détecte et suit les personnes en fonction de leur morphologie, de leur posture, de la silhouette de leurs vêtements ou de leurs mouvements.
Pourquoi un détaillant utiliserait-il cela ?
- L'identification corporelle peut fonctionner même lorsque le visage est partiellement masqué.
- Il peut suivre une personne à travers plusieurs angles de caméra.
- Il peut qualifier de modèles les « comportements » (s'attarder, se déplacer rapidement, retourner à une étagère).
C’est ce qui inquiète les défenseurs des libertés civiles : il n’est pas nécessaire d’être identifié nommément pour être considéré comme « une personne à surveiller ».
Le pouvoir discret des listes de surveillance
Des militants des libertés civiles ont déclaré à la BBC que le public est placé sur des « listes de surveillance secrètes et blacklisté électroniquement » de leurs rues commerçantes.
Ce langage est important, car il décrit quelque chose de plus vaste qu'un simple magasin décidant d'interdire l'accès à un client.
Une liste de surveillance prend davantage d'importance lorsqu'elle présente les caractéristiques suivantes :
-
Cela persiste dans le temps.Un soupçon passager pourrait vous suivre lors de vos prochaines visites.
-
Il se déplace entre différents lieux.Un drapeau d'un magasin peut influencer la façon dont vous êtes traité dans un autre.
-
C'est difficile à contester.Si le système ne vous informe jamais que vous avez été signalé, vous ne pouvez pas le contester.
Même sans « interdiction » formelle, une liste de surveillance peut influencer les résultats :
- Le personnel vous aborde différemment
- Vous êtes surveillé de plus près.
- L'entrée vous est refusée.
- La sécurité est appelée plus tôt que prévu.
Le risque ne réside pas seulement dans les faux positifs, mais aussi dans le fait que ces faux positifs deviennent persistants.
Ce que dit la loi contre ce que vivent les gens
Selon le reportage de la BBC, la position du gouvernement est que la reconnaissance faciale commerciale est légale, mais que son utilisation doit respecter des lois strictes en matière de protection des données et être transparente.
Cette simple phrase renferme le véritable champ de bataille.
« Légal » n'est pas synonyme de « socialement acceptable ».
Un détaillant peut faire quelque chose qui est techniquement légal et malgré tout provoquer une réaction négative si les clients estiment que les règles sont unilatérales.
Les technologies de surveillance modifient la relation client-fournisseur. On accepte un certain niveau de prévention des pertes (caméras, personnel, étiquettes). Mais lorsque le système commence à catégoriser les visiteurs — potentiellement à leur insu —, la relation passe de « le magasin protège ses marchandises » à « le magasin m’évalue ».
La transparence est plus difficile que d'afficher un panneau.
La « transparence » semble être une simple formalité : il suffit d'ajouter un avis sur la porte. Mais une véritable transparence exigerait des réponses à des questions comme :
- Utilisez-vous la reconnaissance faciale ou seulement la vidéosurveillance standard ?
- Quelles données stockez-vous, et pendant combien de temps ?
- Partagez-vous ces données avec d'autres sites ou partenaires ?
- Comment une personne peut-elle contester ou corriger un drapeau mal positionné ?
Pour la plupart des clients, la norme est l'ignorance : ils ne découvrent l'existence d'un système que lorsqu'un problème survient.
Les compromis opérationnels que les détaillants ne mettent pas en avant.
Les détaillants adoptent ces systèmes pour des raisons de coût et de couverture, mais ils héritent de risques qui ne s'intègrent pas facilement dans un tableau budgétaire.
1) Les faux positifs ont des conséquences néfastes bien réelles.
Si le système signale une personne innocente, le « préjudice » n’est pas abstrait. Il peut s’agir d’humiliation, d’intimidation, d’exclusion ou d’escalade de la situation.
Cela a également un effet de rétroaction : une fois qu'une personne est traitée comme un suspect, tout comportement nerveux peut paraître plus « suspect », renforçant ainsi l'erreur initiale du système.
2) Le personnel devient les garants d'une boîte noire
Lorsqu'un système émet une alerte, le personnel est confronté à un choix : agir ou l'ignorer.
Si leur intervention s'avère erronée, c'est l'interaction humaine qui restera gravée dans les mémoires, et non l'algorithme. En revanche, s'ils l'ignorent et qu'un vol a lieu, la direction pourrait s'interroger sur les raisons pour lesquelles l'alerte a été ignorée.
Ainsi, même si l'outil est présenté comme « consultatif », il devient coercitif au sein de l'entreprise.
3) Cette technologie favorise le détournement des missions.
Un système installé pour lutter contre le vol à l'étalage pourrait ultérieurement être réutilisé pour :
- identifier les tentatives de remboursement répétées
- application des interdictions pour les comportements antisociaux
- suivi des performances du personnel
Le glissement de mission n'est pas toujours malveillant. Il s'agit souvent simplement de la logique de l'investissement : « Nous avons déjà payé pour ce système ; que peut-il faire de plus ? »
Comment le débat public est susceptible d'évoluer
La suite concerne moins le matériel que la gouvernance.
À court terme, nous observerons probablement une tendance :
- davantage de déploiements (notamment parce que les fournisseurs proposent des systèmes modulaires pour les petites entreprises)
- De plus en plus de campagnes exigent des règles claires et la divulgation
- Les frictions augmentent à mesure que les clients découvrent que la « surveillance intelligente » existe dans des lieux du quotidien.
Les questions politiques ayant le plus d'impact seront d'ordre pratique plutôt que philosophique :
- Qui établit les normes d'exactitude ?
- Qui vérifie les listes de surveillance ?
- Comment une personne apprend-elle qu'elle a été signalée ?
- Quelle est la procédure de retrait ?
Faute de réponses, les détaillants pourraient constater qu'un outil censé prévenir les pertes engendre un autre type de coût : une atteinte à leur réputation et une perte de confiance de la part des clients.
En résumé
Les systèmes antivol basés sur l'IA promettent de compenser l'absence du personnel grâce à une vigilance automatisée, ce qui explique leur diffusion des grandes enseignes aux commerces de proximité. Mais lorsque la surveillance se transforme en catégorisation – listes de surveillance, fichage et étiquettes de « risque » opaques –, cette technologie cesse d'être une mesure de sécurité discrète et devient un enjeu de confiance pour le public.
Sources
- BBC News (Technologie) :https://www.bbc.com/news/videos/c98p1jg3p58o?at_medium=RSS&at_campaign=rss